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Associés, et père et fils
Pierre-Yves et Antoine Mérour

L’interview de 2 notaires, père et fils et associés, Maîtres Pierre Yves et Antoine Mérour, nous montre l’évolution de la vision et de la pratique du métier de notaire.

Cela n’est pas chose rare, mais il nous a semblé intéressant de les interwiever ensemble pour avoir leurs points de vue parallèles, après tout, une génération les sépare et s ’ils n’ont pas plus d’un quart de siècle de différence, l’évolution des outils dans ce métier fait qu’ils ne sont quasiment plus sur la même planète..

Distance et contexte sanitaire obligent, cet entretien se passe en visioconférence, ce n’est pas ce que je préfère, car il faut se contenter d’une image partielle du lieu, et se priver de tous ces petites choses qui vous font mieux connaitre les personnes avant même qu’elles n’aient ouvert la bouche. Leur lieu de travail, la décoration, l’atmosphère…

Mais tant pis, allons-y !

Une image un peu sombre au départ, les deux hommes se présentent dans l’ombre, assis dans le même bureau, apparemment celui de Pierre-Yves, le père, qui, dos à la fenêtre, est sans doute à sa place habituelle, son fils Antoine sur le côté. L’aspect décontracté du fils, tant dans sa tenue, que son attitude, contraste avec celle du père, plus proche de l’image classique du notaire

Visiblement, entre ces 2 là, règne une entente paisible et sans tension.

Nous entrons rapidement dans le vif du sujet.

Pierre-Yves ?

Je suis dans la profession depuis 31 ans, à vrai dire, ce n’était pas une vocation, c’est un coup d’œil sur l’agenda d’un notaire rencontré pendant mes études de droit. Sa journée type, telle qu’il me l’avait présentée, la pratique quotidienne de différents aspects du droit privé me semblaient répondre totalement à mes attentes professionnelles.

Je n’étais pourtant pas issu du sérail et n’avais aucune connaissance de ce métier.

Après ma nomination j’ai décidé de revenir en Bretagne, à Brest, où je m’associe d’abord, en 1979, puis reprend une petite étude en 2011. Après plus de 30 ans passés, je suis toujours amoureux de ce métier, car même si celui-ci a beaucoup évolué, au fond, il s’agit toujours de pratiquer le droit, et de répondre au questionnement juridique et fiscal de nos clients. Comme un médecin généraliste, nous leur fournissons une « ordonnance » répondant au mieux à la résolution de leur attente.

Ce que je préfère dans ce métier est d’appliquer une grande diversité des droits tous les jours.

De plus, c’est une relation très intuitu personæ, et c’est aussi la qualité des rencontres et des liens qui se tissent au fil du temps qui en fait le sel.

Vouliez- vous absolument vous associer avec votre fils ?

Oui à partir du moment où il allait devenir notaire, cela devenait une évidence, même s’il a fait ses stages à l’extérieur, il a du faire une période probatoire à l’étude. Puis est resté 7 ans avant de s’associer. cette durée s’explique aussi parce que j’avais repris une petite structure en 2011, Antoine est arrivé en 2012, il a fallu du temps pour la faire grandir et pouvoir prendre un associé.

Donc Antoine ?

J’ai été nommé en novembre 2012, et suis donc resté notaire salarié chez mon père pendant 7 ans, avant de m’associer en 2019.

Je ne voulais pas être notaire, ce métier ne m’attirait pas particulièrement, je ne le connaissais pas, mon père n’en parlait jamais à la maison.

Je voulais faire une école de commerce en utilisant la passerelle du droit (là je pense qu’il n’y a pas de hasard)*. Mais finalement, de fil en aiguille, j’ai aimé le droit privé, me suis inscrit en option notariat, pour pouvoir en discuter avec mon père et j’ai trouvé cette formation intéressante et quelque temps plus tard :…oubliée la passerelle et me voici notaire !

Il m’a semblé évident de rentrer dans l’étude paternelle puis de m’y associer.

Ce que vous aimez tout particulièrement dans ce métier ?

Je pense qu’il y a beaucoup de raisons d’aimer ce métier dans sa pratique : le contact avec les clients en est une majeure. Nous sommes leurs confidents tout au long de leur vie et leur fidélité ne peut que nous réjouir. La diversité des sujets abordés et la gymnastique juridique et intellectuelle en est une autre. Enfin les découvertes humaines sont pour moi l’une des plus belles raisons d’aimer ce métier.

Je m’adresse aux 2 maintenant : travailler ensemble ?

Oui, nous travaillons très bien ensemble, parlons de nos dossiers, nous faisons une confiance absolue, n’avons pas besoin de discuter longtemps pour prendre une décision pour l’entreprise.

Mais nos méthodes sont radicalement différentes :

Antoine : je ne m’embarrasse plus de ce que je considère comme inutile, ce que je nomme la « pollution » des actes je n’imprime jamais, je milite d’ailleurs pour une étude zero papiers, effectue mes corrections en temps réel sur les projets que je reçois sur le cloud dans un espace dédié, j’utilise l’agenda électronique pour la prise de rendez-vous etc. s’Il m’arrive d’avoir un appel téléphonique tard le soir, ces outils me permettent de gérer rapidement et dès le lendemain matin c’est réglé.

Pierre-Yves voit les choses différemment : Moi, dit-il, on ne m’appelle jamais sur mon portable, tous les appels passent par le standard aux heures d’ouverture de l’étude. Donc, souvent je dois rappeler les clients après ma journée de rendez-vous. C’est aussi le cas pour les mails, tous ceux qui me sont destinés arrivent sur la boite de l’étude, je ne donne jamais mon adresse personnelle. Ils sont donc filtrés par ma collaboratrice qui me les transfère, j’y réponds plus tard, après mes rendez-vous. En effet, je donne toujours priorité à la réception de mes clients, à l’heure et durant le temps nécessaire.

Pour cette raison, je pars souvent plus tard le soir. Comme je l’ai toujours fait…

Antoine : Notre génération ne veut plus avoir à choisir entre vie de famille et métier, c’est un gros changement entre mon père et moi.

Finalement, ils reçoivent autant de clients, mais travaillent différemment. De fait, il y a aussi maintenant un phénomène de vases communicants entre le père et le fils, au début, en 2012, il y avait 2 salariés, en 2022, ils sont 15 avec un 3ème associé, en 2012, Pierre-Yves recevait tout le monde, aujourd’hui, son fils prend petit à petit la main et reçoit plus que son père.

Est-il nécessaire de « tuer le père » pour exister ?

Je ne suis pas certaine que cette question leur plaise, mais ils sont honnêtes et s’entendent assez bien pour y répondre sans détour.

Antoine : certes, au début j’étais assez surpris que les clients me demandent que mon père valide mes projets d’acte ou mes conseils ? Il a fallu démontrer qui j’étais et, comme dit Pierre Yves, il est plus difficile de se faire un prénom qu’un nom. J’ai donc fini par ne plus accepter cette demande, assumé pleinement mes actes, et me suis petit à petit fait reconnaitre en tant que notaire et non plus « fils de ». Certes, nos méthodes sont différentes mais pour une même problématique, en passant par des voies et des outils distincts, nous arrivons, somme toute, aux mêmes conclusions.

Pierre-Yves : le sujet n’est pas celui de notre relation père-fils au sein de l’étude, ce qui importe avant toute chose, c’est l’entreprise. C’est ainsi que, par exemple, j’ai demandé à Antoine très rapidement que nous passions à l’acte électronique.

On sent que ces questions sur les méthodes, les outils, ont fait souvent l’objet de discussions entre eux, ils ne se sont sans doute pas totalement convaincus l’un l’autre et finalement chacun agit sous l’œil bienveillant de l’autre.

Votre associé ?

Notre associé est arrivé il y a 2 ans, nous l’avons connu par les régates de notaires de la Trinité-sur-mer, l’avons vu naviguer et lorsqu’il nous a demandé de rejoindre notre étude, l’avons tout de suite coopté.

Nous vivons une parfaite adéquation à 3.

La loi Macron ?

Il y a un grand nombre de nouvelles études à Brest, cela nous a surtout porté préjudice car beaucoup de notaires salariés voulaient voler de leurs propres ailes et sont partis du jour au lendemain créer leurs offices. Il y a donc pour les études traditionnelles, une grande perte de collaborateurs expérimentés.

Plus qu’une semaine ensemble !!!

Nous concluons notre entretien et c’est là que je découvre que Pierre Yves vit sa dernière semaine à l’étude en tant que notaire, même si affirme-t-il, il continuera à suivre ses derniers dossiers jusqu’à la signature qu’il ne pourra plus apposer sur les actes.

 A ce moment-là, je sens que ce n’est pas facile, et nous ne nous étendons pas trop sur le sujet même s’il est loin de l’âge de la retraite, et que sa décision a été prise librement

Pierre-Yves :

Le temps passe trop vite, il faut profiter du temps où nous sommes encore en pleine forme, et puis, j’ai parfois une lassitude à traiter certains dossiers, j’ai des projets personnels bien entamés depuis quelque temps qui prennent maintenant le pas sur l’étude, je veux profiter de ma bonne santé, m’occuper de mes petits-enfants, puisque je n’ai pas eu beaucoup de temps pour mes enfants….

Et puis sans doute naviguer, comme il le fait chaque week end, bord à bord avec Antoine..

Il y a une chose sûre, le bateau forme les hommes, soude les équipages à terre comme en mer et permet aux retraités de ne pas regretter trop le temps où ils étaient « au bureau ».*

Propos recueillis par Caroline Lambert

* Mes commentaires off